JuraWorldJusqu'où peut aller la suspension d'incrédulité ? Lorsqu'en 1993, Steven Spielberg nous conviait dans un parc à dinosaures, nous y croyions. Pourquoi alors, en 2015, cela semble-t-il rédhibitoire ? Pensez-y : 22 ans plus tôt, avant qu'il n'ouvre ses portes, le parc jurassique a causé un grand nombre de morts, et créé un trauma permanent chez ses survivants. Alors comment pourrions-nous, dans cette optique-là, penser à rouvrir ce parc, et pire, nous y rendre en connaissance de cause ? Le pire là-dedans étant probablement l'équipe du film elle-même admettant en interview qu'il n'y a aucune chance qu'ils y mettent les pieds. Ce constat est terrifiant, car eux-mêmes ne croient pas en ce qu'ils racontent.
Bref, le postulat de départ de "Jurassic World" est une improbabilité absolue. Mais peut-on y croire tout de même ? Car si l'on s'efforce d'oublier ce "détail", que reste-t-il au film à nous offrir ? À Colin Trevorrow alors de jouer de cette suspension d'incrédulité pour nous le faire oublier.
Oui mais voilà : "Jurassic World" se vautre dans des clins d'œil incessants. Une manière d'accepter son héritage ? J'en doute. Lorsque, après à peine 10 minutes de film, l'un des personnages porte un t-shirt "Jurassic Park", se faisant pointer du doigt l'horreur qui s'y est déroulée 22 ans plus tôt, celui-ci réplique : "the first park was legit." Je ne vais pas vous retranscrire le reste du dialogue, mais celui-ci continue sur sa lancée pour être un aveu complet de l'incapacité totale que représente ce film à être ce qu'a pu être celui de Spielberg. Et c'est là l'un des plus gros problèmes du métrage : celui-ci passe son temps à nous rappeler que l'œuvre de Steven Spielberg est grande. Lui n'essaie que de marcher sur ses pas. Sans jamais y parvenir.

Cela fait-il de "Jurassic World" un mauvais film pour autant ? Peut-être pas. Car durant sa première heure, il reste un divertissement assez solide et remplissant son job, même s'il est parsemé d'idées à la limite du ridicule. Outre le postulat de départ, nous avons donc également des vélociraptors "domptés", et, cerise sur le gâteau, un tout nouveau dinosaure, hybride celui-ci : l'Indominus Rex. Soit une idée tout droit sortie du génialement nul "Peur bleue" de Renny Harlin (qui lui, au moins, assumait entièrement sa connerie). Et malgré tout, malgré ses personnages stéréotypes sans âme, il n'y a aucune forme de déplaisir face au film. Certes, l'œuvre ne fera pas date, mais il semble remplir son contrat, nous faisant attendre que les choses tournent mal. Ce qui, évidemment, se produit. Et l'Indominus Rex s'échappe, prêt à croquer du dinosaure comme de l'humain...

Il y a eu une indulgence assez hallucinante face à "Jurassic World". Beaucoup de critiques pointaient du doigt l'abondance de défauts sans jamais vraiment vouloir lui en tenir rigueur. Alors à quoi cela tient-il exactement ? À cette nostalgie nous faisant fermer les yeux trop facilement pour une/des raison(s) stupide(s) ? (Aaah c'est le thème de John Williams ! Eh ! Ce sont les portes du premier film ! Ouah, les Jeeps !) Soit d'autres aveux d'échec de la part de Trevorrow.
J'aurais pu comprendre, voire même pardonner cette indulgence face au film. J'aurais pu. Mais ça, c'était jusqu'à sa dernière demi-heure catastrophique(ment conne) et composée de non-sens absolus.

Reprenons un peu plus tôt : nous ne craignons jamais pour la vie des protagonistes principaux (c'est déjà un problème en soi). Ceux-ci survivront jusqu'à la fin, c'est un fait, une évidence, tandis que les personnages secondaires et figurants sont pris dans un jeu de massacre qui serait à la limite du malsain si ça n'était pas ridicule (heureusement qu'ils ont pensé à installer un système pour neutraliser les dinosaures en cas de problème, ç'aurait été bête sinon). Mais lorsqu'il s'agit d'en finir une bonne fois pour toutes, on enfonce le clou, et le concept devient alors très simple : il s'agit du petit poisson se faisant manger par un plus gros, lui-même se faisant ainsi manger par un plus gros que lui. Et ainsi de suite. Trevorrow nous la refait, à la dinosaure. Comment se débarrasser de l'Indominus ? Appelons le T-Rex pardi ! Et vous savez quoi ? Un Raptor dompté peut, lui aussi, venir se joindre à la fête et aider le T-Rex. Quoi ?! Oui, vous avez bien lu. Et je m'en contrefous de spoiler. Vous ne m'en voudriez pas de le faire avec "Peur bleue", alors son remake qui se prend au sérieux a droit au même traitement.
Après tout, il faut voir le T-Rex s'en aller après sa victoire, comme si lui aussi avait été dressé, et ne voulait pas bouffer de l'humain (qui, au lieu de profiter de la baston pour s'éclipser, reste dans un coin pour observer...), ou encore le Raptor (qui est ami avec le T-Rex aussi, j'imagine, puisqu'il n'est pas non plus en danger) échanger un regard avec son dompteur/BFF avant de partir, à son tour, le plus tranquillement du monde.

J'ai voulu y croire. J'ai vraiment voulu. Pendant une heure, j'ai même pensé que ça pouvait marcher, et ce malgré le manque d'épaisseur évident des personnages ; c'était possible, ayant été grandement surpris par Chris Pratt (éternel Andy Dwyer à mes yeux, qui, ici, est convaincant dans un rôle bien plus sérieux – dommage que ce soit l'écriture qui soit conne cette fois). Mais entre Bryce Dallas Howard (que j'adore mais qui ferait bien de mieux choisir ses rôles), championne de course à pied en talons, des mômes qui ne servent à rien sinon faire une nouvelle affiliation à Spielberg, et l'incapacité de Colin Trevorrow à donner de l'ampleur à son œuvre (reprochez ce que vous voulez au "Godzilla" de Gareth Edwards, mais lui, au moins, savait comment mettre l'eau à la bouche lorsqu'il s'agissait de présenter ses monstres, et les dévoiler au public), "Jurassic World" sombre. Et si sa première heure ne donnait pas l'impression d'assister à un mauvais film (sans pour autant laisser présager un bon), sa seconde le condamne : "Jurassic World" est inutile.

"The first park was legit."
Tout est dit après à peine 10 minutes de film. Mais ne vous en faites pas : le film ouvre une immense porte sur une suite. Et son succès au box office fait que ça continuera, encore et encore, jusqu'à la lassitude d'un public qui semble ne plus trop en demander. "C'est divertissant, c'est sympa" nous disent-ils. Comme si cela était vraiment suffisant. Comment prétendre aimer l'œuvre de Steven Spielberg pour, ensuite, se contenter de cela ? Ça n'a aucun sens, mais après tout, le film en lui-même n'en a pas. Alors à quoi bon lutter ?
Une chance pour lui, "Jurassic World" est suivi par "Terminator Genisys" qui semble reprendre le concept d'enculer droit dans l'oreille une œuvre culte avec encore moins de délicatesse. Un film en chasse un autre... Et comme l'horrible remake de "RoboCop" est déjà oublié pendant que l'original reste intact 28 ans plus tard, nous savons que "Jurassic Park" sera toujours là dans 20 ans. "Jurassic World", lui, aura disparu. La nature reprend son droit.

"These people. They never learn." Une autre réplique du film représentant exactement ce que l'on pense. Triste constat.